Le gouvernement Philippe, ou la République des Lettrés

Du gouvernement constitué cette semaine par Emmanuel Macron et Edouard Philippe, on a tout dit sur les critères de la parité, de la jeunesse, de la nouveauté et, bien sûr, de la diversité politique. On ne s’est en revanche pas suffisamment avisé d’une caractéristique très frappante : la nouvelle équipe qui dirige la France est très fortement caractérisée par les formations classiques à dominante littéraire. C’est un tournant, et ce n’est pas du tout anodin.

Khâgneux, agrégés, germanophones…

Parmi les dix personnages les plus importants de l’exécutif (le Président, son Premier Ministre, les trois ministres d’Etat – Collomb à l’Intérieur, Bayrou à la Justice et Hulot à l’Ecologie –, les ministres de l’Economie, de l’Education, des Affaires-Etrangères, des Armées et de la Cohésion des territoires), on trouve certes quatre énarques (Macron, Philippe, Le Maire et Goulard), ce qui a permis aux sceptiques de gloser sur l’éternel recommencement de la technocratie d’Etat. Mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Du point de vue des formations, cette équipe se singularise bien plus par ses cinq khâgneux (Macron, Philippe, Bayrou, Le Drian et le Maire – reçu, lui, à Normale Sup) et ses cinq agrégés (Lettres Classiques pour Bayrou et Collomb, Lettres Modernes pour le Maire, Histoire pour le Drian et Droit Public pour Blanquer), sa majorité (inédite) d’anglophones, ses trois germanophones (Le Maire en tête, mais aussi Philippe et Ferrand) et son hispanophone patenté (Blanquer, Docteur en droit mais aussi spécialiste de l’Amérique Latine de niveau international).

Même Nicolas Hulot, le vilain petit canard de la bande du point de vue des formations (il a commencé comme plagiste…), a fait toute sa carrière dans la presse  – Ferrand est d’ailleurs lui aussi un ancien journaliste – puis l’audiovisuel, ce qui fait de lui un homme des mots presque autant que des images. Les scientifiques ne brillent pas par leur présence : le ministre de l’agriculture étant avocat, le ministre du budget ayant reçu une formation juridique et de sciences politiques et la ministre du travail étant historienne et spécialiste de psychologie et d’éducation, il faut  » descendre « , dans la liste des ministres, jusqu’à Elisabeth Borne, nouvellement en charge des Transports, pour trouver un(e) polytechnicien(ne) ! Ajoutons que, même si l’on retire de la liste les auteurs de pseudo-livres politiques sans intérêt, il demeure que Bayrou, Le Maire et Philippe sont de bons écrivains et que Goulard et Blanquer ont beaucoup (et bien) écrit sur leurs sujets de prédilection respectifs. Enfin, comme on sait, la ministre de la Culture est une grande éditrice (là encore, c’est inédit).

Après l’ère des « technos », celle des gens de culture

En résumé, on pourrait dire que nous vivons, depuis quelques jours, dans la République des Lettrés. C’est là une rupture spectaculaire, et un retour à ce qui fut assez longtemps si ce n’est la norme, en tout cas la coloration principale des exécutifs français. Depuis 1995 (et toute révérence gardée aux Arts Premiers, lubie de Chirac), l’Elysée lui-même n’avait plus la  » patte  » littéraire que Pompidou puis Mitterrand lui avaient donnée et Giscard à peu près entretenue – ce qui emportait par effet de cascade des nominations au gouvernement si ce n’est d’incultes, en tout cas de modernes peu soucieux de littérature. La formule de Mitterrand décrivant les Rocardiens, à leur arrivée au pouvoir en 1988, comme des  » Barbares  » avait quelque chose de très injuste en particulier à l’égard de Rocard, qui était aussi fin et érudit qu’à l’aise dans la technocratie, mais il faut bien admettre que les  » technos « , précisément, règnent depuis 30 ans en France. Ils le cèdent aujourd’hui à des esprits plus profonds et empreints de culture classique et livresque.

Ce bouleversement est extrêmement important en puissance symbolique. D’abord, il permet à la France de renouer avec une vision du monde qui est, tout simplement, la sienne. Comme l’a montré l’insurpassable François Furet (Tocqueville ou Augustin Cochin l’ayant pointé avant lui, et Tony Judt dans son sillage), la culture politique de notre pays est presque tout entière l’héritière d’une période, la Révolution, où les écrivains ont joué un rôle un peu incongru, unique au monde, mais historique dans tous les sens du terme: ce sont pratiquement eux qui ont  » porté  » (et pas seulement inspiré) les idées modernes de l’époque, et en particulier le primat de l’intérêt général et de la volonté du peuple. On peut dauber à l’infini sur les inconvénients de cet héritage, et ils ne sont pas minces – à commencer par le caractère conceptuel et messianique, voire iréniste du débat politique français, souvent parfaitement négligent de l’observation élémentaire. Mais il a également de grands avantages, en particulier dans son souffle, son audace et son caractère fédérateur.

Le retour des Lettrés, indispensable à notre identité

Ensuite, le retour des Lettrés est potentiellement prometteur d’un coup d’arrêt qu’on n’a que trop attendu : la France doit cesser de laisser se perdre, avec les Humanités et la culture classique, ce qui n’est pas seulement un trésor intellectuel et même spirituel, mais aussi un avantage comparatif dans la mondialisation. Oui, nous avons besoin que la culture scientifique française rayonne, et il nous faut, à l’ère des algorithmes et des biotech, toujours plus de Gilles de Gennes et de Cédric Villani ! Mais la France, sa voix, son aura sont aussi indissolublement liées à une capacité exceptionnelle de raisonner et d’ancrer sa vision comme son action dans la tradition et les merveilles des penseurs du passé. L’effondrement de l’Education Nationale et la marginalisation des littéraires nous menace, depuis le début du siècle, de la perte irrémédiable de cette dimension de notre identité qui force le respect de nos concurrents parce qu’elle est, aussi, une arme puissante dans le choc des blocs et des  » Weltanschauung  » où nous sommes tous aujourd’hui ballotés. A soi seul, le  » casting  » du nouvel exécutif est porteur de l’espoir que nous cessions enfin de laisser, par indolence ou par inconscience, cette arme nous échapper.

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