Changement climatique

Les pauvres: premières victimes du changement climatique

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Les populations les plus pauvres de la planète sont aussi les plus vulnérables au changement climatique. A l’heure de la COP21, la Banque mondiale lance un cri d’alarme.

Les populations pauvres pourraient le devenir encore davantage à cause des changements climatiques. C’est l’avertissement de Stéphane Hallegatte, économiste senior à la Banque mondiale et auteur du rapport «Ondes de choc: maîtriser les impacts du changement climatique sur la pauvreté» rendu public le 8 novembre.

Pour la première fois, la Banque mondiale publie des projections chiffrées concernant l’impact du réchauffement climatique sur la pauvreté. Que faut-il en retenir?

Aujourd’hui, 700 millions de personnes sur la planète vivent en dessous du seuil d’extrême pauvreté, qui a été fixé à 1,90 $ de dépenses par habitant et par jour. Notre rapport montre que 100 millions de personnes supplémentaires pourraient passer en dessous de ce seuil d’ici à 2030, du seul fait du changement climatique, si rien n’est fait pour les en protéger dans les pays en voie de développement. La bonne nouvelle, c’est que si ces pays connaissent un développement économique rapide et bien réparti sur l’ensemble de leur population, et s’ils prennent des mesures pour protéger les gens contre les impacts négatifs du changement climatique, alors ils réussiront à éviter l’augmentation de la ­pauvreté. Mais si l’un de ces paramètres n’est pas réuni, les conséquences risquent d’être dramatiques. Par exemple si le développement de ces pays est lent et ne parvient pas à réduire suffisamment la pauvreté, alors le changement climatique viendra empirer la situation. Dans le pire scénario, qui combine faible développement et fort changement climatique, près de 1 milliard de personnes pourraient être sous le seuil de pauvreté en 2030.

Les populations les plus pauvres sont plus vulnérables que les autres aux aléas du climat?

Oui et ce pour deux raisons. Tout d’abord, ces populations vivent majoritairement dans des régions tropicales chaudes où tout degré supplémentaire peut avoir des conséquences dramatiques (sécheresse, inondations, cyclones, etc.). Ensuite, elles ont beaucoup moins de moyens matériels que les personnes plus riches de leur pays pour se protéger du phénomène. Ne serait-ce que parce qu’elles vivent dans des logements précaires. Selon notre étude, les 100 millions de pauvres supplémentaires liés au changement climatique seraient situés à 40% en Afrique subsaharienne et à un peu plus de 50% en Asie du Sud.

Comment avez-vous procédé pour obtenir ces résultats?

Nous sommes partis d’une grande base de données portant sur 92 pays en voie de développement. Cette base a été construite pour comprendre la pauvreté et non pour observer l’impact du climat. Les données qu’elle contient viennent des enquêtes de terrain réalisées depuis une vingtaine d’années auprès des ménages les plus démunis, par le gouvernement de ces pays avec le soutien de la Banque mondiale. On y trouve notamment la source et le montant des revenus, les dépenses par domaine, le niveau d’éducation, la taille de la famille, etc. Ces enquêtes ont permis d’identifier trois facteurs de vulnérabilité qui empêchent les gens de sortir de la pauvreté ou qui les y font parfois retomber, quand ils en sont sortis: les chocs sur l’agriculture, les catastrophes naturelles et les problèmes de santé. Or ces trois facteurs vont s’aggraver avec le changement climatique.

Pourquoi?

En fait, ces trois facteurs de vulnérabilité sont très sensibles aux aléas du climat. Prenons quelques exemples. L’agriculture est en général la principale source de revenus des plus pauvres et plus de 60% de leur budget est consacré à l’alimentation. Les enquêtes montrent comment une mauvaise année de récoltes entraîne souvent les familles dans la pauvreté. Par exemple en Ouganda, quand il pleut 10% de moins que la normale, le revenu des agriculteurs baisse de 20%. Et ils doivent payer plus cher pour se nourrir. Les catastrophes naturelles, quant à elles, touchent plus les ménages pauvres car ils vivent plus souvent que les riches dans des zones à risque. Par exemple au Nigeria, les plus pauvres ont 50% de probabilité supplémentaire que la moyenne de la population d’habiter dans une zone inondable et 80% d’être touchés par une vague de chaleur. En Colombie, ils ont 120% de probabilité en plus d’habiter dans une zone inondable. Et lorsqu’une inondation détruit un logement dans un bidonville, la famille perd tous ses biens et doit repartir à zéro. Enfin, la santé est évidemment un grand facteur de vulnérabilité. Au Kenya, 75% des gens qui sont retombés dans la pauvreté disent que c’est lié à une maladie ou à un décès, car cela a entraîné des frais de santé ou une perte de revenus après le décès. Or la fréquence de certaines maladies dépend en partie du climat: 150 millions de personnes supplémentaires pourraient être exposées à la malaria avec un réchauffement de 2 °C. Pour résumer, beaucoup de données indiquent que les chocs liés d’une façon ou d’une autre au climat sont un obstacle à la réduction de la pauvreté.

Fort de ce constat, comment avez-vous obtenu des résultats chiffrés?

A partir d’un échantillon de 1,4 million de ménages dans notre base, représentatif de 1,2 milliard de ménages dans 92 pays, nous avons développé un modèle qui décrit la composition des ménages, leurs sources de revenus et leurs dépenses en 2030 selon deux scénarios socio-économiques possibles: prospérité et pauvreté. Puis nous nous sommes appuyés sur deux scénarios du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC): faible changement climatique et fort changement. Et nous avons calculé les impacts de ce changement sur les trois facteurs de vulnérabilité cités plus haut et identifiés comme les plus sensibles dans les quinze ans à venir. Pour les prix alimentaires, par exemple, nous avons utilisé les estimations d’un modèle du secteur agricole qui fait des projections à 2030, fondées sur les données du GIEC. Pour la santé, nous partons des dépenses actuelles auxquelles font face les ménages atteints du paludisme ou de diarrhée, et nous tenons compte du fait que plus de ménages seront touchés à cause du changement climatique.

Vous estimez cependant que le pire peut être évité. Comment y parvenir?

Tout d’abord, il faut tout faire pour favoriser le développement des pays où vivent les populations les plus pauvres puisque la pauvreté aggrave l’impact du réchauffement climatique. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi des politiques sectorielles ciblées sur le climat. Par exemple, mettre en place des systèmes d’alerte et d’évacuation en cas de cyclone comme on l’a fait en Inde dans les années 2000. Ou dans le secteur agricole, instaurer le mélange des arbres et des céréales sur le même champ, car les arbres résistent mieux aux intempéries. Enfin, le développement doit inclure des systèmes de protection sociale très réactifs, capables de se mobiliser en cas de crise. Un bon exemple est celui de l’Ethiopie où le système mis en place depuis les années 2000 prévoit que les aides financières envers les plus pauvres augmentent de manière automatique en période de sécheresse. Autre exemple, 80% des Rwandais ont aujourd’hui une couverture de base pour la santé parce que le gouvernement a décidé d’investir massivement dans ce système après 1994. Pour résumer, le plan de développement des pays pauvres doit inclure le changement climatique. Si nous publions ce rapport aujourd’hui, c’est pour que les négociations de la COP21 servent aussi à éradiquer la pauvreté de la planète.

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